Pour Endurance Live, Frédéric Sausset est revenu en profondeur sur son double engagement aux 24 Heures du Mans, d’abord au volant puis à la tête de son équipe. Entre pression permanente, évolution de l’endurance moderne et combat pour l’inclusion, il livre une analyse sans détour et évoque ses perspectives.
Vous avez disputé les 24 Heures du Mans comme pilote puis comme team manager : qu’est-ce qui est le plus exigeant entre être dans le cockpit et diriger une équipe ?
« J’ai disputé Le Mans dans ces deux rôles et je serais même tenté d’ajouter une troisième version. En 2016, je faisais à la fois pilote, team manager, organisateur, je cherchais les budgets et je travaillais sur un règlement qui n’existait pas pour les pilotes en situation de handicap. À ce moment-là, le travail a été extrêmement intense. Hormis cette expérience où je cumulais à peu près tous les postes, je me suis aperçu que le plus exigeant restait la direction d’équipe. En 2016, il fallait piloter à 300 km/h tout en sachant qu’il manquait encore des dizaines ou centaines de milliers d’euros au budget. Cela demandait une gymnastique intellectuelle compliquée. En tant que pilote, j’avais énormément de pression. J’arrivais sans palmarès, sans passé en sport automobile et privé de mes bras et de mes jambes. Beaucoup pensaient que ce n’était pas possible, voire que j’allais sortir de la piste. Mais une fois dans la voiture, je me concentrais exclusivement sur le pilotage. En 2021, comme team manager avec Nigel Bailly, Takuma Aoki et Matthieu Lahaye, la pression était différente. Quand les pilotes étaient au volant, je ne maîtrisais plus rien. Il fallait que tout fonctionne : l’équipe, la stratégie, le trafic, les budgets. Pour moi, diriger l’équipe est encore plus stressant que piloter. »
L’endurance vit une nouvelle ère avec l’arrivée massive des Hypercars : le spectacle a-t-il pris le dessus sur l’esprit d’origine ou l’ADN du Mans est-il intact selon vous ?
« On ne peut que se féliciter de la professionnalisation du WEC, de l’ELMS, de l’Asian Le Mans Series et bien sûr des 24 Heures du Mans. L’arrivée de quasiment tous les grands constructeurs est une excellente nouvelle pour la discipline. En revanche, j’ai toujours un petit bémol. Les 24 Heures ont toujours été un grand rassemblement populaire, avec une vraie proximité entre les pilotes et le public, et une belle osmose entre gentlemen drivers et professionnels. C’est ce qui faisait l’ADN de l’épreuve. Ma crainte serait de tendre vers un modèle trop proche de la Formule 1. Ce serait dommage de perdre cet esprit de grande fête populaire. Je constate qu’année après année, on est davantage parqué dans le paddock, avec moins d’échanges avec le public. C’est peut-être ce point qui me paraît le plus sensible. ».
Pensez-vous que le sport automobile a réellement progressé pour les personnes en mobilité réduite ces dernières années ?
« Depuis 2015, l’activité de SRT41 a permis une visibilité du handicap dans le sport automobile de haut niveau. Nous avons participé à l’écriture d’un règlement qui n’existait pas avec les équipes de Jean Todt à la FIA et la FFSA mais également avec les équipes de l’ACO. Cela a créé un précédent. J’ai toujours parlé d’ouvrir des failles dans lesquelles il fallait s’engouffrer avant qu’elles ne se referment. Aujourd’hui, j’ai le sentiment que le handicap est un peu moins prioritaire. Il y a très peu de pilotes en situation de handicap au plus haut niveau. Le frein principal reste budgétaire, comme pour tout le monde. Mais il faut aussi trouver des candidats capables d’aller chercher des financements tout en ayant le niveau sportif et de pilotage requis. La filière est en sommeil, mais pour moi elle doit repartir un jour. Je reste vigilant pour continuer à faire évoluer les mentalités. »
Concrètement, quels sont vos projets pour le futur ?
« Aujourd’hui, mon activité principale consiste à réaliser des audits en accessibilité et en mobilité pour des entreprises publiques et privées. C’est un travail qui me passionne : arriver dans des lieux supposés accessibles et identifier les aménagements nécessaires pour atteindre une accessibilité réelle. Je poursuis également mon activité de conférencier auprès de grands groupes, avec des interventions que j’appelle “à énergie positive”, adaptées aux messages que les entreprises souhaitent transmettre. Un retour en piste serait évidemment un immense plaisir, mais rien n’est engagé pour l’instant. Avec la présence massive des équipes d’usine en endurance, il reste peu de place pour des structures indépendantes comme SRT41. Peut-être que de nouveaux partenaires relanceront un projet autour du handicap. Si l’opportunité se présente, je renfilerai le casque avec grand plaisir. »
Si vous deviez relancer aujourd’hui un projet aux 24 Heures du Mans, que feriez-vous différemment ?
« Le projet a mûri dès 2012 après mon accident, avant de voir le jour fin 2014 et début 2015 avec les premiers roulages en proto CN. En février 2015, je roulais en prototype pour la première fois, et en juin 2016 j’étais au départ de la saison ELMS puis des 24 Heures du Mans en LMP2. Tout est allé très vite. Je n’ai pas grand-chose à changer sur le fond. Il y a eu énormément d’embûches, mais aussi un immense apprentissage et des rencontres formidables. Si je devais le refaire, j’aimerais le vivre différemment, sans la pression colossale qui pesait sur moi à l’époque. Beaucoup attendaient l’erreur plutôt que l’exploit. Aujourd’hui, j’aimerais le faire avec deux pilotes amis, dans une équipe de copains, pour prendre un maximum de plaisir.

