Quand Ligier aurait dû gagner les 24 Heures du Mans

En 1975, la firme créée par Guy Ligier est venue dans la Sarthe avec une JS2 modifiée pour gagner les 24 Heures du Mans. Toutes les planètes étaient alignées pour que la Marseillaise triomphe. Mais une petite erreur est venue tout gâcher.

Une victoire de prestige avant de terminer en Formule 1 ? C’était le rêve de Ligier. Après plusieurs engagements aux 24 Heures du Mans, le constructeur voulait enfin terminer sur la plus haute marche du podium. Des ingénieurs de renoms étaient alors mobilisés pour transformer et améliorer la JS2. Ce projet était en grande partie confié à Michel Beaujon. Un soir, l’ingénieur a été convoqué dans le bureau du grand patron. « C’était environ 18 heures, il m’a dit ‘viens tout de suite’. » Là, Guy Ligier a exposé son idée : placer le moteur Cosworth dans la voiture car selon lui, « pour gagner Le Mans, c’est le moteur qu’il fallait », retrace-t-il. Ambitieux car ce moteur en question est celui des Formule 1.

Face à ce rêve de l’emblématique vichyssois, Michel Beaujon a pris la direction de l’Angleterre pour rencontrer les responsables de Cosworth et exposer le projet. « Ils m’ont dit qu’il n’y avait pas de problème, qu’ils pourraient fournir un moteur un peu moins puissant et qui tiendrait les 24 heures. Mais, que nous, de notre côté, on devait construire une voiture qui allait tenir aussi. » Produite dès 1973, cette voiture a subi des modifications au fil des semaines. En 1974, elle a trusté tous les podiums. Pour la première course de l’année, elle a remporté les 4 Heures du Mans tout comme le Tour de France automobile. « On fait 1er et 2e à chaque course. On gagne 100% des courses. C’était complètement fou. »

© DPPI

Une voiture déjà performante, donc. Alors avec le meilleur bloc possible dedans… Pour les 24 Heures 1975, Ligier est venue avec trois bolides : deux JS2 traditionnelles avec le moteur Maserati et la dernière avec le produit de chez Cosworth. Les qualifications sont plutôt positives (3e, 5e et 9e) même si ce sont les Mirage qui ont réalisé les meilleures références. La dureté du Mans a rapidement fait des dégâts. Ligier a vite perdu l’une de ses voitures, poussée hors de la piste par une Ferrari. Puis, celle équipée du moteur Cosworth est revenue aux stands, visiblement en mauvaise posture. Guy Chasseuil a alors expliqué à Michel Beaujon que la pression d’huile était au plus bas, depuis la ligne droite des Hunaudières.

Dans la panique, les mécaniciens ont procédé au changement du manomètre. La voiture a perdu deux tours. «J’ai fait une connerie. S’il n’y avait plus de pression depuis si longtemps, Guy n’aurait même pas vu la fin des Hunaudières. Je m’en veux. C’est de ma faute. Avec du recul, j’aurais dû mettre un bout de scotch dessus et renvoyer la voiture en piste tout de suite. » Malgré ce contretemps, tout n’était pas perdu. Devant, la Mirage du duo Jacky Ickx/Derek Bell perdait du temps. L’écart fondait. Mais pensant que la Mirage ne pourrait pas être doublée avant la fin de l’épreuve, la Ligier JS2 Cosworth est restée à sa deuxième place. 

© MPS Agency

Dans le parc fermé, Jacky Ickx est allé voir Guy Ligier et lui a lancé : « Tu es sympa de nous avoir laissé gagner. » La phrase à ne pas dire à Guy Ligier… Car oui, la Mirage faisait face à de gros problèmes de boîte de vitesses et aurait pu facilement être dépassée. « Ils étaient à l’arrêt, on ignorait qu’ils avaient ces problèmes. Nous étions revenus à un tour. On a perdu Le Mans à cause de ma connerie », regrette toujours, cinquante ans plus tard, Michel Beaujon. Faisant preuve de fair-play et de respect, Derek Bell et Jacky Ickx ont convié Guy Ligier à monter sur la plus haute marche du podium. Car, moralement, c’est son équipe qui aurait dû triompher. « J’étais tellement furieux que je ne voulais plus en entendre parler du Mans. J’ai attendu 40 ans pour y retourner », confie l’ingénieur.

D’ailleurs, Ligier arrêta là son aventure au Mans : la marque prit la direction de la Formule 1 et avec une trentaine d’employés, difficile de gérer un programme F1 et un programme sport-prototypes en simultané. « Et puis Guy m’a dit ‘Je ne veux plus te voir travailler sur une JS2’. Donc, le problème était réglé. » Quelques mois plus tard, Ligier arrivait dans la catégorie reine du sport automobile mondial et allait déjà impressionner le public avec une pole position de Jacques Laffite dès sa première saison, à Monza. Avant de remporter son premier Grand Prix, en Suède en 1977.

Le résultat des Ligier : La n°5 (moteur Cosworth) 2e ; la n°6 (moteur Maserati) abandon à la 14e heure ; la n°97 (moteur Maserati) abandon en début de soirée.

© MPS Agency / Luc Joly

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