De François Cevert à Fernando Alonso, de Michael Schumacher à Sébastien Buemi, les passerelles entre la Formule 1 et l’endurance ne datent pas d’hier. Depuis plusieurs décennies, les pilotes de Grand Prix viennent se mesurer aux 24 Heures du Mans et à l’endurance en général. Une tradition qui se poursuit aujourd’hui avec le championnat du monde Hypercar, devenu un terrain d’expression pour plusieurs anciens pilotes de F1.
La trajectoire de Ryō Hirakawa, qui découvre la Formule 1 dans le Grand Prix du Mexique ce week-end, rappelle que les frontières entre les disciplines ne sont pas infranchissables. Mais le mouvement inverse existe depuis bien plus longtemps. Des pilotes de Grand Prix ont régulièrement rejoint les grandes courses d’endurance, parfois au sommet de leur carrière, parfois pour écrire un nouveau chapitre de leur parcours avant ou après la F1.
Le premier qui vient en tête est Jacky Ickx, l’une des plus grandes légendes du sport automobile mondial. Surnommé « Monsieur Le Mans », le pilote belge a remporté six victoires au classement général des 24 Heures du Mans (1969, 1975, 1976, 1977, 1981, 1982) en 17 participations, un record absolu qui a tenu pendant 22 ans avant d’être battu par Tom Kristensen. Il a aussi brillé au plus haut niveau de la monoplace entre 1966 et 1979. Il a été double vice-champion du monde en 1969 (avec Brabham), en 1970 (avec Ferrari) et compte huit victoires.
François Cevert en est un exemple marquant. Figure de la Formule 1 des années 1970, le Français a également participé aux 24 Heures du Mans avec Matra. Henri Pescarolo incarne encore davantage cette double culture. Pilote de F1 entre 1968 et 1976, il est surtout devenu une légende de la classique mancelle avec quatre victoires au classement général en 1972, 1973, 1974 et 1984.
La différence entre les deux disciplines, Henri Pescarolo l’a parfaitement résumée dans un entretien accordé à 20 Minutes : « En Formule 1, il s’agit d’un championnat du monde des pilotes, alors qu’en Endurance, c’est un championnat du monde des marques. » Il ajoute qu’en endurance, « il faut être prêt à sacrifier son image pour faire gagner la marque ». Une philosophie qui résume bien le défi collectif imposé aux pilotes : partager la voiture, trouver des réglages communs, s’adapter à ses équipiers.
Michael Schumacher a lui aussi connu les prototypes avant de devenir l’un des plus grands champions de la Formule 1. En 1991, au sein du Mercedes Junior Team (programme de détection de jeunes talents mis en place par Mercedes-Benz en 1990 dans le Championnat du monde d’endurance), il dispute plusieurs courses dont les 24 Heures du Mans avec Sauber-Mercedes, aux côtés de Karl Wendlinger et Fritz Kreutzpointner. L’équipage termine cinquième, Schumacher signant le meilleur tour en course.
Les années 1990 ont ensuite vu d’autres anciens pilotes de Grand Prix s’imposer en endurance. Thierry Boutsen a disputé plusieurs éditions du Mans après sa carrière en F1. Yannick Dalmas, après 23 Grands Prix, est devenu une référence de la discipline avec quatre victoires mancelles : Peugeot en 1992, Porsche en 1994, McLaren en 1995 et BMW en 1999. Pour ces pilotes, l’endurance est devenue un véritable terrain de réussite.
Cette tradition s’est poursuivie avec Mark Webber. Après sa carrière en Formule 1, l’Australien a rejoint Porsche en 2014 pour piloter la 919 Hybrid. Avec Timo Bernhard et Brendon Hartley, il remporte le titre mondial Pilotes en 2015. À propos de cette transition, il expliquait à la FIA : « C’était un grand changement de passer de la Formule 1 au LMP1 et une expérience totalement nouvelle. Mais cela arrivait au bon moment pour moi. »
Nico Hülkenberg a marqué les esprits en 2015. Alors qu’il disputait toujours la Formule 1 avec Force India, l’Allemand a rejoint Porsche pour les 24 Heures du Mans. Avec Nick Tandy et Earl Bamber, il remporte l’épreuve dès sa première et seule participation. À l’annonce de son engagement, il résumait son attrait pour la course : « Porsche et Le Mans, cette combinaison attire probablement tous les pilotes de course. »
Fernando Alonso a ensuite donné une autre dimension à cette passerelle. Le double champion du monde de F1 a rejoint Toyota et remporté les 24 Heures du Mans en 2018, puis en 2019, avec Sébastien Buemi et Kazuki Nakajima. Il a également décroché le titre mondial d’endurance. Pour l’Espagnol, cette aventure représentait un nouveau défi sportif et une étape supplémentaire dans sa quête de la Triple Couronne. Et on pourrait le revoir après sa carrière en F1.
Aujourd’hui, Sébastien Buemi est l’une des meilleures illustrations de cette réussite. Après trois saisons chez Toro Rosso, entre 2009 et 2011, le Suisse a rejoint Toyota en 2012. Il compte désormais quatre titres mondiaux d’endurance et autant de victoires aux 24 Heures du Mans. Sa longévité, sa régularité et sa capacité à traverser plusieurs générations de prototypes, du LMP1 à l’Hypercar, en font une référence du championnat.
Robert Kubica offre une trajectoire différente. Après sa victoire au Grand Prix du Canada 2008 et un grave accident de rallye en 2011, le Polonais a progressivement trouvé en endurance un nouveau terrain d’expression. En juin 2025, il remporte les 24 Heures du Mans avec Yifei Ye et Philip Hanson sur la Ferrari 499P n°83 d’AF Corse. Après la course, il décrit cette édition comme « le Le Mans le plus intense » qu’il ait disputé, évoquant des courses de Formule 1 parfois « beaucoup moins intenses et beaucoup plus courtes ». Une comparaison personnelle qui souligne les exigences particulières d’une épreuve de 24 heures.
Brendon Hartley et Antonio Giovinazzi complètent ce panorama. Ancien pilote Toro Rosso, Hartley a poursuivi sa carrière au sommet avec Porsche puis Toyota. Giovinazzi, passé par Alfa Romeo en F1, a rejoint Ferrari en Hypercar et remporté Le Mans en 2023 avec Alessandro Pier Guidi et James Calado sur la 499P n°51. Le mouvement se poursuit avec Kevin Magnussen. Après dix saisons et 185 départs en Formule 1, le Danois a rejoint BMW en WEC en 2025 au volant de la M Hybrid V8. Dans un entretien publié par le championnat, il estimait que la concurrence était, « à bien des égards, plus rude en FIA WEC qu’en Formule 1 ».
Car l’endurance moderne a changé d’échelle. Ferrari, Toyota, Porsche, Cadillac, BMW, Alpine, Aston Martin et Genesis sont engagés dans une catégorie où les pilotes participent à des projets industriels ambitieux. La vitesse ne suffit plus : il faut gérer les relais, le trafic, les pneumatiques et travailler avec ses équipiers. Les anciens pilotes de F1 apportent leur expérience, leur technique, leur vitesse mais doivent aussi s’adapter à cette culture collective. L’histoire fonctionne enfin dans les deux sens. Ryō Hirakawa en est une illustration récente : après avoir construit son palmarès en endurance, le Japonais a franchi une nouvelle étape en découvrant la Formule 1 en Grand Prix.
Au-delà des pilotes déjà évoqués dans l’article, plusieurs autres figures de la Formule 1 ont également marqué l’histoire de l’endurance. Le Britannique Graham Hill, vainqueur du Mans en 1972, a lui aussi inscrit son nom dans cette histoire. Côté français, Jean-Pierre Beltoise a participé à plusieurs éditions mancelles, tandis que Didier Pironi, ancien pilote Ferrari et Ligier, a remporté l’épreuve en 1978 avec Renault-Alpine associé à Jean-Pierre Jaussaud.
Michele Alboreto, ancien pilote Ferrari et vice-champion du monde de Formule 1 en 1985, a lui aussi connu la consécration dans la Sarthe en remportant les 24 Heures du Mans en 1997 avec Porsche. L’Allemand Stefan Bellof, champion du monde des voitures de sport en 1984 alors qu’il courait également en F1, a marqué les esprits au volant des Porsche 956 et 962, avant de trouver tragiquement la mort à Spa en 1985. Plus récemment, Giancarlo Fisichella, fort de ses trois victoires en Grand Prix, a brillé avec Ferrari et AF Corse en remportant deux fois la catégorie GTE Pro au Mans, en 2012 et 2014. Le Britannique Martin Brundle, vainqueur de l’épreuve en 1990, et son compatriote Johnny Herbert, sacré en 1991, ont également illustré cette double culture. On peut aussi citer le champion du monde de F1, 1997, Jacques Villeneuve qui a fini 2e en Sarthe en 2008. Enfin, Sébastien Bourdais, ancien pilote Toro Rosso, a longtemps porté les couleurs de Peugeot puis de Cadillac en endurance, tandis que Kamui Kobayashi, Jenson Button et Romain Grosjean ont eux aussi rejoint les rangs du WEC après leur passage en Formule 1. Ces parcours montrent que l’endurance a toujours attiré des pilotes issus de la monoplace, qu’ils y viennent pour prolonger leur carrière ou pour relever un nouveau défi au plus haut niveau. Un certain Max Verstappen ne serait d’ailleurs pas contre une participation voire plus aux 24 Heures du Mans dans les années à venir?

