Sharon Kuzaj : « Les 24 Heures du Mans, c’est la semaine que je ne peux pas rater »

Commissaire de piste depuis six saisons, Sharon Kuzaj fait partie des visages les plus connus des bénévoles présents aux 24 Heures du Mans. Affectée au poste 33, la jeune licenciée de l’Automobile Club de l’Ouest (ACO) évoque pour Endurance Live son attachement à l’épreuve mancelle, la vie au sein de son équipe, les responsabilités des fonctions de commissaire de piste et la passion qui anime les 2 000 commissaires mobilisés sur le Circuit de la Sarthe.

Sharon, vous êtes commissaire depuis combien de temps ?

« Je m’appelle Sharon Kuzaj, j’ai 27 ans, je suis originaire d’Amiens, licenciée à l’ACO pour mes licences de commissaire automobile et moto. Je suis commissaire depuis maintenant six saisons. »

Quel est votre attachement aux 24 Heures du Mans ?

« C’est la course de l’année que je ne peux pas rater. Pour nous, commissaires, c’est un peu la Semaine Sainte. C’est aussi le moment où l’on retrouve nos amis étrangers qui officient avec nous en poste, notamment les Hongrois et les Néerlandais. C’est un rendez-vous incontournable. On peut manquer d’autres courses dans la saison, mais pas les 24 Heures. »

C’est une semaine que vous vivez année après année ?

« Oui. C’est mon sixième Le Mans consécutif. J’ai commencé en 2021 et je n’en ai manqué aucun depuis. »

Le mariage de votre meilleur ami pourrait vous faire manquer les 24 Heures du Mans ?

« Je pense qu’il comprendrait, parce qu’il est lui-même commissaire. Il sait ce que représente cette semaine pour nous. Au-delà de la course, il y a l’esprit de famille. Dans notre poste, nous formons une véritable équipe. Nous partageons tous les repas ensemble. C’est un peu comme une colonie de vacances. L’ambiance est exceptionnelle, tout le monde est heureux d’être là. Les interventions se passent bien, il n’y a pas de pression particulière. C’est aussi le moment de l’année où notre rôle est le plus mis en valeur. Aujourd’hui, les gens nous connaissent davantage et cela nous motive encore plus. C’est clairement la meilleure semaine de l’année. »

Quelles sont les spécificités des 24 Heures du Mans pour un commissaire ?

« Ce sont les slow zones, le circuit est découpé en neuf secteurs. Lorsqu’un incident survient, une zone est neutralisée afin de permettre l’intervention des commissaires et des secours. Historiquement, il existait également des zones « next slow » qui permettaient de prévenir les pilotes avant l’entrée dans une zone neutralisée. Cette année, leur utilisation a évolué. C’est un élément très spécifique au Mans. Ensuite, il y a évidemment le format sportif avec les qualifications, l’Hyperpole et toute l’organisation particulière de l’événement. Enfin, il faut rappeler que près de 2 000 commissaires sont mobilisés. Cela donne une dimension unique à cette course. »

© Benjamin Praite

Que faites-vous en dehors de vos périodes en poste ?

« On profite pour rendre visite aux copains qui travaillent sur d’autres postes. C’est la semaine où l’on retrouve le plus d’amis. On va aussi dans la « fan zone », on teste les simulateurs, les « Pit Stop Challenge », on visite les paddocks et échange avec les équipes pour prendre la température avant la course. Finalement, on fait ce que tout passionné de sport automobile ferait, mais pendant une semaine entière. »

Suivez-vous particulièrement un pilote ou une équipe ?

« J’aime beaucoup Louis Delétraz chez Cadillac. Mais c’est compliqué de choisir parce que j’ai énormément de pilotes et d’équipes que j’apprécie. »

Pouvez-vous nous présenter votre poste de commissaire ?

« Le poste 33 couvre exactement 443 mètres. Nous avons un poste de signalisation et trois postes d’intervention, avec également un Scorpion. Pour les 24 Heures, nous sommes répartis en trois équipes : une équipe française, une Hongroise et une Néerlandaise. Certains étrangers travaillent avec des Français pour faciliter les communications radio. Plusieurs d’entre nous parlent anglais, ce qui simplifie énormément les choses. »

La façon de travailler est-elle différente aux 24 Heures du Mans par rapport à d’autres circuits ?

« Oui, notamment par rapport à un circuit comme le Paul Ricard. Là-bas, il y a très peu de bacs à graviers, ce qui change totalement la nature des interventions. Au Mans, il faut régulièrement gérer les dégagements de véhicules, les remises en état ou le nettoyage de la piste. Ce sont deux façons différentes de travailler, mais elles sont toutes les deux efficaces. Il n’y a pas une meilleure méthode que l’autre. »

Ressentez-vous une responsabilité particulière en matière de sécurité ?

« Oui, complètement. Nous avons tous ce sentiment de responsabilité. Mais la première règle reste de nous protéger nous-mêmes et nos collègues avant même de penser aux pilotes. Le bon sens est fondamental dans notre métier. »

Cette expérience a-t-elle une influence sur votre vie personnelle ?

« Enormément. Cela m’a appris à être plus diplomate. Ici, on apprend constamment des autres. Si quelqu’un ne sait pas faire quelque chose, personne ne le juge. On lui montre, l’accompagne et il apprend. Cet esprit d’entraide est exceptionnel et humainement très enrichissant. »

Y a-t-il des responsables qui vous inspirent particulièrement ?

« Oui. Il y a d’abord Alain, l’ancien chef de poste du 33, qui nous a malheureusement quittés il y a deux ans. Il a construit quelque chose d’exceptionnel en créant une véritable cohésion entre toutes les nationalités présentes dans l’équipe. Grâce à lui, nous sommes devenus une famille. L’année dernière, lorsque nous lui avons rendu hommage, tout le monde pleurait. Aujourd’hui, Jean-Marc poursuit cet héritage. Honnêtement, j’aimerais être une cheffe de poste comme lui plus tard. »

© Benjamin Praite

Les hommages aux commissaires disparus sont-ils fréquents ?

« Oui, je pense que toutes les équipes le font. Lorsqu’un commissaire nous quitte, cela touche toute la communauté. Même lorsqu’il s’agit d’une personne que l’on ne connaissait pas personnellement. Nous avons récemment été marqués par le décès d’une commissaire au Luxembourg. Cela nous rappelle à quel point notre engagement comporte aussi des risques. Nous essayons toujours de rendre hommage à ces personnes parce qu’elles font partie de notre grande famille. »

Vous êtes très suivie sur les réseaux sociaux. Pensez-vous pouvoir susciter des vocations ?

« Oui, j’essaie en tout cas de donner une image positive du métier. Il y a des moments difficiles, bien sûr, mais il faut aussi montrer la richesse de cette expérience. Beaucoup pensent que nous sommes simplement des spectateurs privilégiés. C’est faux. Le niveau de concentration demandé est énorme. Nous devons être attentifs au moindre détail, qu’il s’agisse d’un élément de carrosserie mal fixé, d’une fumée suspecte ou d’un problème technique visible sur une voiture. Je ne crois pas être aussi concentrée ailleurs qu’ici. »

Existe-t-il une fatigue particulière pendant la semaine ?

« Oui, mais elle est surtout mentale. Nous sommes nombreux sur le circuit, ce qui nous permet d’effectuer des relais et de prendre des pauses lorsque c’est nécessaire. En revanche, la concentration permanente finit par peser. Le vendredi, nous sommes souvent épuisés. Puis, lorsque le départ est donné le samedi, c’est comme un nouveau souffle. L’adrénaline prend le relais. »

Parvenez-vous malgré tout à vivre la course en tant que passionnée ?

« Oui, bien sûr. Nous restons des fans de sport automobile. Grâce aux radios, nous savons ce qui se passe partout sur le circuit. Si une voiture que j’apprécie rencontre un problème, cela me touche forcément. Mais dès qu’elle arrive dans notre secteur, je redeviens totalement concentrée sur mon travail. »

Comment accueillez-vous les nouveaux commissaires dans votre équipe ?

« Chez nous, chaque nouveau est accompagné par un binôme expérimenté. Même si tout le monde est déjà formé, il faut apprendre les spécificités du poste, les procédures locales et les habitudes de travail. C’est aussi une façon de valoriser les commissaires qui ont montré leur sérieux. Et surtout, cela facilite l’intégration. Chez nous, lorsqu’une nouvelle personne arrive, on va naturellement vers elle pour discuter et apprendre à la connaître. C’est ainsi que l’on perpétue cet esprit de famille qui fait l’identité du poste 33. »

© Matteo Nouaille

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