24 Heures du Mans : l’évolution spectaculaire des départs depuis 1923

« Il faut savoir tout faire en même temps, dans une discipline qui s’appelle encore l’endurance, mais qui est en réalité devenue un sprint permanent, c’est à fond. »  C’est par ces mots que Monsieur Le Mans, le sextuple vainqueur des 24 Heures du Mans, le belge Jacky Ickx a conclu son essai aussi symbolique que historique de la toute nouvelle Hypercar engagée en WEC, la GMR-001 arborant pour l’occasion une somptueuse livrée bleu nuit et blanc ; couleurs historiques du pilote belge, sur la piste du Circuit Paul Ricard. L’équipe Genesis Magma Racing avait décidé de lui offrir un voyage dans le temps particulièrement savoureux que l’on ne pouvait espérer. 

À l’occasion de cet hommage dont le symbole tient tant à l’élégance qu’au lien d’expérience intergénérationnel et à l’orée de l’édition 2026 des 24 Heures du Mans, Endurance Live s’intéresse aux pages d’histoire de cette course mythique et se replonge dans la légende qui entoure Jacky Ickx, ce pilote forçant le respect qui a couru dans tous les championnats et a remporté bon nombre d’entre eux !

Dans quelques heures, le départ de la 94e édition de la plus grande course d’endurance du monde sera donné, l’occasion de revenir sur la procédure de départ historique type « Le Mans », aujourd’hui disparue mais restée légendaire. 

Instant magique pour les spectateurs, le départ de la course est toujours un événement majeur puisqu’il lance le marathon des 24 Heures à venir durant lesquelles les hommes et les machines s’affrontent aux yeux du monde. 

Lors des deux premières éditions du Grand Prix d’Endurance de 24 Heures (préfigurant les 24 Heures du Mans), en 1923 et 1924, il n’y avait pas de procédure de départ de référence. Les concurrents s’élancaient sur un départ dit « simple », aux règles pourtant archaïques. 

Il répondait au règlement de l’époque selon lequel : 

  • les voitures se tenaient sur deux files selon un ordre décroissant des cylindrées, les numéros pairs d’un côté, les numéros impairs de l’autre. Dans chaque classe de cylindrée, le numéro déterminant l’ordre de départ étant attribué par tirage au sort.
  • avant le départ de la course, le moteur était coupé et le pilote assis dans sa voiture. Au baisser du drapeau, le pilote pouvait démarrer, s’élancer et entamer les 24 Heures. 

Cette méthode avait pour but d’éviter les accrochages en positionnant les voitures les plus puissantes devant les moins puissantes. Cependant, malgré l’aspect pratique de cette procédure, elle n’accordait aucune notion sportive. 

© ACO / D.R.

En 1925, une nouvelle procédure de départ est mise en place. Ce sera le fameux départ type « Le Mans » qui sera instauré et qui restera en vigueur jusqu’en 1969. 

Ce départ, dit en « arêtes de poisson » consistait pour les pilotes à, en un minimum de temps, sprinter à travers la piste afin de monter à bord de leurs voitures disposées en épi de l’autre côté de la piste, sangler leur harnais de sécurité, démarrer le moteur et partir en course dans la meilleure position possible afin de prendre l’avantage. Ce départ devra son existence à la conception des voitures, dotées à l’époque d’une capote amovible. 

Le règlement imposait que les pilotes devaient installer la capote au moment de prendre le départ de la course et accomplir un minimum de 20 tours avec afin de vérifier que ces dernières étaient solides et faciles à mettre en place. Il fut alors décidé de faire traverser la piste aux pilotes afin d’éviter que certains ne trichent en débutant les manœuvres d’installation de la capote de la voiture avant le signal du départ.

Ce type de départ spectaculaire, ancré dans la mémoire populaire, sera utilisé ensuite partout dans le monde notamment lors d’épreuves d’endurance sur circuit tel que les 12 Heures de Sebring ou encore à l’occasion des 1000 km du Nürburgring. 

Toutefois, avec l’accroissement des performances, les risques augmentent… Les voitures dites de moyennes cylindrées se retrouvent rapidement mêlées avec les grosses cylindrées, au différentiel d’accélération notable. Ce danger poussera les organisateurs à revoir la procédure de départ. 

© ACO / D.R.

En 1963, la Direction de course mancelle décide de prendre en compte les temps chronométrés réalisés lors des séances de qualifications (préfigurant les grilles de départ actuelles), tout en conservant le départ en épi.  Cette modification réglementaire rend ainsi le début de course encore plus spectaculaire ! 

Toutefois, cette procédure de départ n’a pas manqué de provoquer de nombreux accidents suite au départ précipité de certains pilotes… Au fil des années, la colère se met donc à gronder et les pilotes sont de plus en plus nombreux à s’opposer à ce type de départ, jugé trop dangereux.  Ainsi, en 1969, les spectateurs ne le savent pas encore, mais ils vivront le tout dernier départ type « Le Mans ». 

© ACO / D.R.

Le samedi 14 juin 1969, 16 heures : pour sa troisième participation aux 24 Heures du Mans, le jeune pilote Belge de 24 ans, déjà engagé en Championnat du monde de Formule 1, Jacky Ickx se distingue déjà !  À l’occasion de cette édition, il forme un duo avec le pilote Jackie Oliver au volant d’une Ford GT40 Mk I. En dépit de son jeune âge, le pilote a une idée bien arrêtée du départ type « Le Mans ». 

Voyant les voitures démarrer de plus en plus vite du fait de l’accroissement de leur puissance et voyant les nombreux accrochages au départ, Jacky Ickx juge ce départ particulièrement dangereux notamment dû au manque de rigueur des pilotes qui, pour gagner du temps, ne sanglaient pas leur harnais de sécurité et/ou ne vérifiaient pas la bonne fermeture de leur portière avant de s’élancer à plus de 300 km/h sur la ligne droite des Hunaudières. Ces failles de sécurité constituent ainsi un grand danger pour les pilotes. 

Le Belge décide donc de protester contre cette procédure de départ dont il estime qu’elle est devenue archaïque en plus d’être dénuée d’intérêt sportif. Souhaitant démontrer sa volonté farouche d’instituer une nouvelle procédure de départ, loin de la nostalgie des années folles et plus sécuritaire, il prend le parti de l’audace ! 

Jacky Ickx décide donc, au moment du départ de la course, de traverser la piste jusqu’à sa voiture en marchant tranquillement. Dans le même temps, l’ensemble de ses concurrents traversent la piste en courant. Il prendra également le temps de bien sangler son harnais de sécurité et de bien fermer la portière de sa voiture. 

Le dimanche 15 juin 1969, 16 heures : malgré son départ bon dernier, Jacky Ickx et Jackie Oliver remportent les 24 Heures de course avec une avance de 120 mètres sur la paire Herrmann-Larrousse (Porsche 908) ! 

C’est par ce geste fort et hautement symbolique que Jacky Ickx a démontré avec l’audace et l’élégance qu’on lui connaît son désaccord avec la Direction de course qu’il incitera à enterrer le départ type « Le Mans » et à instaurer une nouvelle procédure de départ pour les 24 Heures du Mans. 

© ACO / D.R.

En 1970, une nouvelle procédure de départ est initiée. Le départ type « Le Mans » est partiellement abandonné au profit d’une procédure de transition au format hybride. Désormais, avant le départ, le pilote sera installé et sanglé dans sa voiture disposée en épi sur la piste. Au signal du départ, les voitures démarreront et s’élanceront toutes en course depuis leurs positions. Ainsi, la traversée de la piste par le pilote est supprimée au profit d’une meilleure installation sécuritaire de ceux-ci dans leurs voitures. Confuse et pas vraiment plus sûre, cette procédure sera remplacée l’année suivante (voir photo ci-dessus). 

L’année 1971, marquera la date d’application de la nouvelle procédure de départ, toujours en vigueur de nos jours. Ainsi, à partir de cette date et jusqu’à aujourd’hui le départ de la course sera désormais donné lancé (en remplacement du départ précédemment donné arrêté). Cependant, tel un clin d’œil au passé, la tradition de disposer les voitures, avant le départ, en épi sur la piste est perpétuée. 

Les pilotes sont installés dans leurs voitures avant le début de la procédure de départ et s’élancent, au signal de la Direction de course, l’un après l’autre, depuis leurs positions, derrière le Leading Car afin d’effectuer un tour de formation. À l’issue de ce tour, le départ de la course sera donnée, sur la ligne de départ. 

Cette nouvelle procédure, qui fête cette année ses 55 bougies et que l’on doit à l’audace de Jacky Ickx, signe une continuité sportive là où la technologie et les voitures signent des records de fiabilité, de performances et d’évolutions transformant une discipline d’endurance en sprint permanent.

© ACO / D.R.

Martin Boyadjian et Jean-François Mamert

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