La première édition des 24 Heures du Mans s’est tenue les 26 et 27 mai 1923 sur le circuit de la Sarthe. Dans un contexte où l’automobile connaît une expansion rapide, mais reste encore une technologie en évolution, les constructeurs cherchent à cette époque à démontrer la fiabilité, la robustesse et l’endurance de leurs véhicules, au-delà de la simple vitesse.
Trois hommes, devenus trois figures, sont animés par le défi de créer une course unique et inédite en son genre, les 24 Heures du Mans.
Georges Durand, directeur de l’Automobile Club de l’Ouest (ACO) et expert en organisation d’évènements sportifs, Charles Faroux, journaliste à l’Auto et pilote, ainsi qu’Emile Coquille, ingénieur chez Rudge-Whitworth, unissent leurs forces et leurs idées pour donner naissance à une course d’endurance de 24 heures. Un obhjectif les anime, révolutionner le sport automobile. Georges Durand a un rôle essentiel, il a structuré la course, mobilisé les ressources financières, obtenu les autorisations de l’Etat et supervisé toute l’organisation logistique. Quant à Charles Faroux, il a été le véritable cerveau technique et conceptuel de l’épreuve. Il a écrit le règlement, imaginé le format et les fondamentaux d’une course automobile de 24heures. Emile Coquille a défendu son idée clé : les voitures doivent être équilibrée, sans extrême, le futur ADN des 24 Heures du Mans.
Leur objectif est de créer un “laboratoire à ciel ouvert” pour tester les voitures de série dans des conditions extrêmes. Contrairement aux Grands Prix traditionnels, centrés sur la vitesse pure, cette course devait mettre en avant la régularité, la résistance mécanique, l’éclairage nocturne encore rudimentaires dans les années 1920 et la capacité à rouler longtemps « sans panne ».
Georges Durand a incarné le rôle du bâtisseur, Charles Faroux du penseur et Emile Coquille du technicien.
La première épreuve des 24 Heures du Mans de l’histoire, une organisation particulière
La première édition des 24 Heures du Mans a lieu en mai 1923 sur le Circuit de la Sarthe autour de la ville de Le Mans, aujourd’hui elle se court aux alentours du milieu du mois de juin. Le tracé mesurait environ 17,26 km et utilisait majoritairement des routes ouvertes habituellement à la circulation. Sur des routes étroites et non goudronnées constituées d’un mélange de gravier, de terre ou de goudron temporaire, des passages resteront célèbres et étaient déjà présents : Mulsanne, Arnage et Pontlieue. Pour la petite histoire, des éclairages ont été installés le long de certaines portions du circuit grâce à des projecteurs fournis par l’armée française. Le circuit est de facto jugé dangereux, irrégulier et peu sécurisé par les concurrents, très loin des standards modernes.
La grille constituée de véritables pionniers de l’endurance automobile
Trente-trois voitures sont alignées au départ de « classique sarthoise » avec pas moins de soixante-six pilotes. Les équipages comptent deux pilotes alors que de nos jours, l’ACO et le Championnat du monde d’endurance FIA WEC exige des équipages de trois pilotes. Parmi les constructeurs présents, la majorité est française avec trente voitures sur la grille, on dénombre aussi deux voitures venues de Belgique (Excelsior) et une Britannique, une Bentley. Au final, ce sont environ vingt constructeurs représentés, preuve de l’intérêt industriel immédiat de l’évènement.
Un règlement et un concept original
La course ne se limite pas à parcourir la plus grande distance en 24 heures, le but est de décrocher la Coupe Rudge-Whitworth, un trophée au règlement complexe qui oblige chaque voiture à atteindre une distance minimale selon sa cylindrée, l’objectif étant de dépasser cette distance avec le meilleur rendement. Pendant la course, les conséquences sont étonnantes, certaines voitures n’hésitent pas à ralentir volontairement une fois la distance atteinte afin de préserver la mécanique et les pilotes.
Au drapeau à damiers, seulement trois équipages auront abandonné sur trente-trois voitures au départ soit environ 9 % des participants, un record de fiabilité qui s’est avéré historique par la suite.
Une course particulière dans un climat particulier
La course s’est déroulée en grande partie sous la pluie, sur une piste boueuse et glissante. Cela a accentué l’usure des voitures, les difficultés de pilotage et a clairement ajouté un caractère épique à cette épreuve.
L’un des aspects les plus marquants aura été la conduite nocturne, les voitures deviennent des faisceaux lumineux traversant l’obscurité, dans une “ronde fantastique”, des phares peu puissants, une visibilité limitée et des routes très peu éclairées ont rendu la course encore plus difficile qu’imaginée par les trois fondateurs.
La Bentley n°8 dotée d’un moteur de trois litres de cylindrées pilotée par John F. Duff et Frank Clement a marqué l’histoire en réalisant le meilleur tour en course en 9 minutes et 39 secondes. Si la vitesse n’était pas le maître mot, obtenir ce « trophée » a permis d’impressionner la concurrence. Ralentie par des incidents importants, des projecteurs brisés et une fuite de carburant, la Bentley 3 L Sport a terminé la course au 4e rang et 3e de sa catégorie.
Les vainqueurs au général sont français. André Lagache et René Léonard engagés au volant de la Chenard et Walcker Sport n°9 ont dominé la course. Ils ont parcouru environ 2209 kilomètres, soit un total de 128 tours à la vitesse moyenne de 92 km/h. Si on ose la comparaison, à l’occasion du centenaire de l’épreuve en 2023, l’Hypercar Ferrari 499P de l’équipe AF Corse n°51, lauréate de l’épreuve, a bouclé la 91e édition à la vitesse moyenne de 236 km/h pour 342 tours couverts.
Les clés du succès des deux pilotes vainqueurs, André Lagache et René Léonard, sont multiples. André Lagache est mécanicien de métier et pilote, sa connaissance de sa monture est cruciale, il pilote de manière régulière, gère sa mécanique sans la brusquer et est extrêmement prudent sur la piste. René Léonard quant à lui, ingénieur et pilote proche du constructeur Chenard et Walcker, a su anticiper les ennuis mécaniques. Excellent pilote, il a su optimiser ses efforts et éviter toute surconsommation inutile. Tous les ingrédients nécessaires pour remporter une course d’endurance. Des méthodes et des principes de course encore enseignés de nos jours aux jeunes amateurs ou professionnels et grandement utilisés par les ingénieurs.
La victoire d’André Lagache et René Léonard en 1923 n’est pas un simple succès sportif, ce fût une démonstration d’intelligence stratégique, une preuve de fiabilité technique et le premier chapitre d’une course de légende. Leur Chenard & Walcker n’était peut-être pas la plus spectaculaire mais elle était parfaitement adaptée à l’épreuve.
Il faut souligner également les deux premières places décrochées par le constructeur Chenard et Walcker, Raoul Bachmann et Christian Dauvergne, tous deux français s’invitent sur le podium. Pourquoi un tel succès de la Chenard et Walcker ? Trois raisons émergent après la course, un moteur peu sollicité et refroidi efficacement et une machine assemblée avec des composants solides.
Une expérience unique pour les spectateurs, une fête plus qu’une course
L’événement a été conçu comme un spectacle à part entière, les spectateurs étaient postés dans des tribunes en bois à l’anglaise pour admirer les bolides en piste. Des cafés et des pistes de danse avec des orchestres de jazz permettaient aux curieux de passer de bons moments. Autre fait historique et non des moindres, la diffusion musicale était diffusée simultanément depuis la tour Eiffel à Paris ! Que dire aussi de la mise à jour manuelle du classement en temps réel de la course, à des années-lumière des live timings d’aujourd’hui accessibles via des applications pour smartphone ou via un simple PC portable. Une ambiance unique et divertissante mêlant sport mécanique, technologie et divertissement.
Goerges Durand, Charles Faroux et Emile Coquille ont créé une nouvelle discipline, l’endurance sportive automobile. Née d’une alliance rare de trois personnages d’exception, les 24 Heures du Mans sont plus que « deux tours d’horloge », c’est un concept universel où la machine, l’homme et le temps s’affrontent. Encore aujourd’hui, le laboratoire voulu et imaginé par les trois associés demeure la voute centrale de la classique sarthoise. Un laboratoire technologique et aussi un outil marketing de premier plan pour les constructeurs, en témoigne le retour de nombreuses marques prestigieuses ses dernières années dans la catégorie Reine (Hypercar) telles que Ferrari, BMW, Cadillac, Porsche ou encore prochainement Ford et McLaren qui aligneront leurs montures au départ des 24 Heures du Mans et des courses du FIA World Endurance Championship.

